Comme le jeune joueur de djembé, après avoir réjoui le parc de ses rythmes une heure durant, s’accordait une pause, étendu sur la pelouse, j’allai en manière de remerciement et par
reconnaissance faire grincer mélodieusement dans ses oreilles mon crayon d’ardoise.
Si la route du dromadaire longeait désormais une rivière, combien de temps lui faudrait-il pour devenir une monture aussi peu bossue que le cheval ? Puis combien de temps encore pour devenir
un peuplier ?
Agathe jouit dès à présent chez nous d’une petite salle de musculation. Il s’agit que mon bâton de vieillesse ait de fortes jambes et le bras robuste.
par Éric Chevillard
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Grue, flamant, héron, cigogne, j’aime décidément notre langue emplumée qui dispose de tant de nuances pour nommer le poulet à la broche.
Le cloître tout proche d’un couvent de Bénédictines désaffecté est devenu le lieu de promenade favori d’Agathe ; il y fait frais et le pavé inégal la berce mieux qu’un bras. Le compteur du landau
affiche déjà plusieurs centaines de tours, mieux que bien des anciennes moniales ; Agathe talonne même Catherine du Saint Sacrement qui randonna avec acharnement dans ces galeries.
Secrètement, elle vise le record établi en 1679 par l’abbesse Claire Messie de Saint Antoine, treize mille six cents trois tours de cloître : il tombera dans l’année.
Des conseils, des conseils, des conseils à double tranchant, des conseils à répétition, des conseils à bouts ferrés, des conseils à canons sciés – mais avec silencieux : jamais.
par Éric Chevillard
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Je me demande tout de même parfois si Agathe n’est pas un peu trop jeune pour moi.
Bas les masques : sous le loup noir du raton laveur se cache quelquefois un panda.
Nombre d’écrivains ont un compte à régler avec leur laideur. Pour un bellâtre façon Chateaubriand, combien de Balzac, de Léautaud, de Sartre, combien de Scarron ou de Lichtenberg bossus et
contrefaits ? Je ne nommerai pas ici certains de nos contemporains ; ils se reconnaîtront, hélas. Pourtant, la laideur est un bon signe chez l’écrivain, elle est presque toujours
garante de qualité. Ce vilain mollusque va sécréter la coquille nacrée qui le rachètera à ses yeux et le justifiera aux yeux du monde. Il y a trop de jolis jeunes gens parmi nos écrivains
récemment recrutés. Ils n’ont rien à prouver, rien à conquérir. Le monde s’ouvre quand ils paraissent. Leur prose restera aussi superficielle qu’une photographie de mode.
par Éric Chevillard
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Il faut mourir sans doute pour une seule bonne raison : parce qu’au bout d’un certain temps notre personne n’est plus supportable pour le monde, assez vue, assez entendue, trop connue,
percée à jour, vannée, fanée comme un vieux tapis, nous devenons semblables à ces vedettes antédiluviennes qui se fossilisent dans le paysage, que l’on ne voit pas sans écœurement persister aussi
fastidieusement dans leur être, dont on s’étonne surtout qu’elles ne se vomissent pas elles-mêmes, de dégoût et de lassitude – c’est ce haut-le-cœur salutaire finalement qui nous tue.
Au sol, un petit tas d’os émiettés, une flaque de sang : le trapéziste a eu un trou de mémoire.
Je me coiffe d’une perruque poudrée, j’enfile un habit et une culotte de soie, des bas blancs, puis je m’installe à ma table pour écrire, par-delà ce siècle obtus, à l’intention des générations
futures déniaisées qui se précipitent sur mes travaux de plume.
par Éric Chevillard
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Lorsque, poussant dans les rues le landau d’Agathe, je croise semblable attelage d’un père et de son bébé, nous échangeons une grimace de connivence qui signifie aussi que nous étions
programmés peut-être pour nous rencontrer plutôt sur un champ de bataille, sur la lice ou sur le ring, et que les mœurs des hommes évoluent curieusement.
Le sourire de C. penchée sur notre fille repousse à gauche et à droite, derrière les oreilles, toutes les rides du vieux monde.
Élu des dieux, coiffé de lauriers ardents, eh bien pas tout à fait, le poète contemporain est plus souvent un dépressif loqueteux fort peu aimable dont l’œuvre s’amenuise et fond de florilèges de
ses plaquettes épuisées en anthologies de ses recueils pilonnés jusqu’au précipité ultime du bonhomme lui-même dans la tombe : quelques lugubres pipeaux.
par Éric Chevillard
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Lorsque, promenant le landau d’Agathe dans les allées du parc, je croise une joggeuse au petit caleçon court, je lui adresse un sourire navré qu’elle feint d’ignorer, par dépit.
Si tu regardes assez longtemps le visage de ton nouveau-né, tu auras la chance de voir apparaître un instant, indubitablement et trait pour trait, le tien. Mais auparavant et tout aussi
ressemblants auront passé devant tes yeux Groucho Marx, mère Térésa et le général de Gaulle.
J’ai mis par prévenance un coussin en guise de paillasson devant ma porte. Mon visiteur est invité à s’y asseoir. Et tant mieux s’il s’endort.
par Éric Chevillard
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La belle jeune femme négligemment laissa tomber son mouchoir. Je mis un genou à terre et je le ramassai. Puis je le lui tendis galamment : – Reprenez ça, petite demoiselle,
gardez vos saletés, n’avez-vous donc aucun sens civique ? Et si tout le monde faisait comme vous ?
J’étais un piètre cavalier, vite désarçonné, puis il m’apparut que l’on pouvait en somme s'asseoir à cheval sur tous les animaux, y compris la tortue, la poule ou l’escargot, et je fis de rapides
progrès dans l’art équestre. C’est pour le saut d’obstacles que j’ai encore du mal.
ma soif est une
pourquoi deux verres
s’étonne le gros célibataire
par Éric Chevillard
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Une pluie de pétales blancs m’accueillit : en considération de mon mérite et de mes œuvres, de mon talent, des services rendus à la nation, de mes sacrifices innombrables, de mon
dévouement, de ma bravoure et de mes victoires, le vent agitait les branches fleuries du cerisier.
Mais il n’est de vraie gloire que pour celui qui donne son nom à une place. Cela atteste de la grandeur de son œuvre, de son influence sur les esprits et sur les âmes et vaut comme
témoignage de la patrie reconnaissante. C'est ainsi qu'il existe dans ma ville une Place Émile Zola où se font âprement concurrence Le Germinal, La Piz’zola, Les Mille
brochettes, L’Assommoir et Les moules Zola.
Agathe ayant échoué – assez lamentablement, je dois l’avouer – aux tests sanctionnés par le Diplôme initial de langue française (DILF) qui conditionne depuis deux ans l’octroi de la citoyenneté
dans notre pays pourrait être reconduite prochainement à la frontière. Mais quelle ? Et le charter affrété pour la raccompagner dans les limbes devra-t-il pour cela se crasher sur
l’Élysée ?
par Éric Chevillard
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Je maintiens qu’une même phrase, mot pour mot la même, sera sublime chez tel écrivain et grotesque dans le livre d’un autre. Imaginons par exemple que l’oxymore génial de Beckett – Essayer
encore. Rater encore. Rater mieux – soit venu sous la plume d’Alexandre Jardin : on ne pourrait y voir qu’une maladresse risible de plus, doublée d’un menaçant et funeste projet au
demeurant peu réaliste. À l’inverse, si, plutôt que ce dernier, Beckett avait écrit le tam-tam sourd de l’absolu l’appelait vers une rencontre non capitonnée : au lieu de
l’imbuvable pipi de rose, nous nous délecterions de cette salutaire dérision des mièvreries du lyrisme et du sentiment.
Désiré Nisard, Alexandre Jardin, parce qu’il faut bien nommer nos allergies, même si ces noms ne sauraient les circonscrire absolument, bien sûr, et s’il se peut que ce soit le surestimer encore
que de faire porter la responsabilité du cancer qui nous ronge au seul crabe à la carapace obtuse.
Un crocodile te mange le pied ? Va vite ! Tu n’as que quelques secondes pour te montrer en société avec ce beau soulier.
par Éric Chevillard
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Le muguet se vend au gramme, au coin des rues. Pour une extase complète, il faut sniffer tout le brin.
Marchant à contresens dans le couloir du train, je me rapproche en même temps de mon point de départ et de mon point d’arrivée ; mon objectif étant maintenant de transposer dans la dimension
temporelle cette expérience conduite avec succès dans l’espace.
Et ma pensée rétrospective va en ce jour à notre grand-mère défunte qui agitait l’index en disant il faut savoir résister à ses passions, puis cachait des lettres d’amour pliées dix fois
dans les coquilles évidées des noix qu’elle envoyait à son mari prisonnier des Allemands.
par Éric Chevillard
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