Vendredi 20 novembre 2009

729

J’étais alité, victime d’une légère indisposition, trois fois rien. Pourtant, après quelques heures, j’eus la surprise de voir entrer dans ma chambre un vieux camarade venu m’assurer de son affection. Puis ce fut le tour d’un autre ami, puis d’un parent, et le défilé ne cessa plus de ces connaissances de plus en plus vagues, de plus en plus lointaines, jusqu’à de parfaits inconnus, des étrangers s’exprimant dans des langues que je ne comprenais pas, et qui tous semblaient redouter de nourrir éternellement le regret – si mon mal s’aggravait et que je ne m’en relevais pas – de ne pas m’avoir dit qu’ils m’aimaient.



Je pensais qu’il en avait fini avec mon éducation. Mais mon père veut encore m’apprendre ce que sont la fatigue, le courage et la mort, trois notions, je m’en avise, qui demeuraient pour moi un peu floues, et qui soudain en effet se précisent.



Jamais je n’avais eu à ce point le sentiment d’écrire dans les marges ; ce que nous faisons quoi qu’il en soit ; aussi bien je me demande où les autres trouvent toutes ces pages blanches.

 

Par Éric Chevillard
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Jeudi 19 novembre 2009

728

Nous ne vivons jamais qu’une seconde à la fois, si bien que nous ne vivons jamais qu’une seconde en effet ; seul dure le souvenir. Il se pourrait que notre existence n’ait de sens et de réalité même que rétrospectivement, il se pourrait qu’elle ne se déploie vraiment que dans le passé, seule dimension du temps où elle donne finalement sa pleine mesure.



Neuf kilos
, me demande Agathe sur la balance, c’est assez pour faire contrepoids ?



La psychologue de l’hôpital insiste pour nous rencontrer. Alors, avec beaucoup de tact, il faut le reconnaître, beaucoup de prévenance et de délicatesse, en choisissant des mots qui ne blessent pas, des mots qui réconfortent, nous lui faisons comprendre que nous n’avons pas besoin d’elle.

Par Éric Chevillard
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Mercredi 18 novembre 2009

727

Nous nous représentons toujours les êtres que nous aimons avec leur tête du moment et l’âge qui est le leur. Il suffit pourtant que la mort resserre autour de l’un d’eux sa nasse, sa menace, pour que toutes les figures de lui que nous avons connues à différentes époques se pressent dans notre mémoire, alors nous éprouvons sa vie comme une durée, parce qu’elle va finir, et nous lui rendons justice ainsi, en opposant à la tentative d’anéantissement dont il est l’objet sa jeunesse ressuscitée, la pleine jouissance de ses forces et de sa pensée, ses plus éclatantes conquêtes, ses plus nobles victoires, tous ses records du monde, la gloire irréfutable d’une existence accomplie.



La maladie s’acharne sur lui, pieuvre partout, mais comme doit être pour elle exaspérante cette douceur qui lui résiste, ce sourire qui toujours revient !



Le fils au chevet du père chantonne une berceuse.

Par Éric Chevillard
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Mardi 17 novembre 2009

726

L'agonie est maladie du temps lui-même qui se détraque et se corrompt, ne connaît plus le jour ni la nuit, l’heure ni la saison, absorbé comme un filet d’eau par le sable, rendu à la nature fossile comme une énergie épuisée, comme un vestige, comme un déchet dégradé et bientôt aboli.



Et la mort qui veut encore se faire désirer, qui prétend venir comme une délivrance, que l’on attend comme la sage-femme !



Et la peine qui n’obtiendra jamais réparation, la vengeance qui ne trouvera pas à s’exercer, l’abîme qui restera grand ouvert, l’indifférence des choses familières suscitant soudain de l’effroi, la mémoire close sur son répertoire, le temps à nouveau qui s’engrène et s’égrène, l’heure, le jour, la nuit, la saison, les histoires qui se vivent, se racontent, puis s’oublient, qu’avons-nous pourtant à espérer ?

Par Éric Chevillard
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Lundi 16 novembre 2009

725

Rien de plus irritant que d’entendre pontifier sur la question littéraire un écrivain que l’on tient en piètre estime. J’en souffre souvent et seule alors la pensée que je suis pour certains ce cuistre malfaisant, illégitime, suffisant et grotesque me rassérène et me console.



La cabine d’essayage des boutiques de prêt-à-porter est un isoloir où la démocratie se trouve scandaleusement bafouée puisqu’il n’y a qu’un candidat, lequel de surcroît nous est odieux – plutôt voir sa tête au bout d’une pique !



Quand un couple se déchire, les amis en profitent pour régler à peu de frais leurs petits différends conjugaux. Ils se confortent dans leur propre couple comme si la contagion menaçait et se rassurent sur sa solidité éprouvée sans coup férir par la crise fatale au premier.

Par Éric Chevillard
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