Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 00:01

Je voudrais développer chez mes filles un certain non-conformisme afin aussi que leur enfance ne se dissolve pas complètement dans l’expérience commune de l’enfance. C’est ainsi, alors que tous les autres parents, à chaque fois qu’ils soulèvent leur enfant pour le déposer dans sa poussette ou dans son bain, inévitablement laissent échapper un hop !, moi je dis tchouc ! L’écrivain n’est-il pas celui qui imprime sa marque sur toute chose ?

 

 

 

Comment espérer trouver un fidèle reflet de soi dans le miroir alors qu’un voyeur y reluque un exhibitionniste ?

 

 

 

Garde-toi de toute influence. Mettre ses petits pieds dans les empreintes d’un géant est encore le plus sûr moyen de ne pas laisser de trace. (Conseils à un autre godelureau – à paraître.)

Par Éric Chevillard
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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 00:01

On ne photographie jamais que des fantômes. D’abord, sitôt prise, l’image appartient au passé – je ne suis déjà plus cet homme. C’est un homme mort sur la photo. C’est aussi un homme mort comme on le dit dans les westerns de celui qui va mourir. Mais je ne redeviendrai pas lui pour autant quand je mourrai à mon tour. Car l’homme sur la photo, l’homme qui était mort, à présent que je le suis aussi, témoigne pour moi ; au moins est-il encore visible. C’est pourquoi, lorsque je me sais pris en photo, je laisse flotter sur mon visage un sourire posthume, à la fois mélancolique et consolateur, que j’adresse aux vivants, à mes chers désespérés, depuis l’au-delà.

 

 

 

Il s’accroche comme un lierre à son poste de délégué de classe du cours préparatoire depuis bientôt cinquante ans.

 

 

 

(nous cherchons sa mère dans la rue)

AGATHE – Oh ! j’ai failli la voir !

(et elle me montre du doigt une passante qui, en effet, lui ressemble un peu)

Par Éric Chevillard
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Samedi 4 février 2012 6 04 /02 /Fév /2012 00:00

Je possède une peau de bête et des postiches hirsutes de barbe et de cheveux. Parfois je me déguise en homme préhistorique et je sors dans la rue, armé d’un fémur de bœuf en guise de massue. Moins couard avec les femmes dans cet accoutrement, il n’est pas rare que je regagne ma garçonnière en galante compagnie.

 

 

 

Alors j’invite la belle à s’asseoir, je lui sers un thé parfumé, je lance d’une pression discrète sur la télécommande les sonates pour piano de Schubert et je commence à deviser avec elle d’art et de poésie.

 

 

 

Après deux ou trois heures, pourtant, c’est à chaque fois la même histoire, elle se lève, l’air pincé, tourne les talons et part en claquant la porte. Celle d’hier m’a même dit avec fureur que je faisais tout à l’envers !

Par Éric Chevillard
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Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 00:00

Ce qui a changé : nos lectures se déposaient, se sédimentaient en nous, un trésor s’accumulait, l’ensemble nous structurait comme un fin squelette de références ; ce corpus comme un corps second, plus intelligent et même plus sensible. Nous lisons encore, mais plus rien ne s’inscrit. Les phrases fulgurent, flashs, éclairs, fusées. Nous en faisons profit dans l’instant, comme de toute chose, en consommateurs impatients et fébriles, déjà séduits et tentés par une autre proposition. La tablette numérique est en effet l’ardoise magique qui convient à ce nouveau mode de l’être. Le volume de papier sitôt lu encombre la maison comme un cadavre.

 

 

 

Mais l’erreur des partisans exclusifs de la liseuse (pour certains d’entre eux, le papier est soudain devenu une chose immonde, semble-t-il, absolument répugnante) est de croire que ceux qui s’accrochent au livre sacralisent l’objet, alors que c’est bien au contraire parce que celui-ci se laisse tordre, malmener, planter dans la plage et qu’il essuie l’averse de bonne grâce qu’ils le préfèrent encore à la merveille technologique sophistiquée, laquelle n’apprécierait sans doute guère ni le grain de sable ni la goutte de pluie.

 

 

 

(Puis leurs propriétaires amoureux et jaloux qui la caressent du bout des doigts pourraient bien secrètement considérer celle-ci comme plus précieuse que son contenu. Les adolescentes ne préfèrent-elles pas leur joli petit portable rose à son futile piapia – et n’est-ce pas pour éprouver la jouissance de l’objet même qu’elles en font si compulsivement usage ?)

 

Par Éric Chevillard
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Jeudi 2 février 2012 4 02 /02 /Fév /2012 00:01

Nous avons croisé et recroisé plusieurs espèces de sangliers sauvages, bourrus, élémentaires, aux toisons rêches, et nous avons obtenu ce cochon rose à la nudité troublante, à l’intelligence déliée, aux organes humanoïdes, dont le poil souple et translucide a reçu le nom de soies qui seul convenait. Quoi d’étonnant dès lors si c’est à lui que l’écrivain raffiné donne aujourd’hui ses perles ?

 

 

 

Le bon comédien est celui qui joue mal la comédie puisqu’il s’agit de jouer la comédie et que son jeu atteste que c’en est une incontestablement.

 

 

 

Il est temps que j’en fasse l’aveu : Agathe et Suzie sont des personnages inventés qui empruntent certains de leurs traits à leur mère et certains autres à leur père, car j’y ai mis en effet beaucoup de moi-même.

Par Éric Chevillard
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