Lundi 9 novembre 2009

718

Je découvre dans cette librairie que le prix Renaudot vient d’être attribué à un certain Frédéric Beigbeder (jamais entendu parler). J’ouvre son livre à la dernière page comme j’aime à le faire, pour en lire une phrase au hasard : À l’aide de ses dents en avant héritées de moi, Chloé mordille sa lèvre inférieure. À l’aide de ses dents… ne dirait-on pas qu’il va être question d’un outil, d’une bêche, d’une pince-monseigneur ? L’ellipse de la relative ensuite – initiative hardie destinée à alléger l’ensemble – se révèle hélas malencontreuse. Avec ces dents en avant qu’elle tient de moi eût été plus heureux, à défaut d’être plus charmant. Chloé mordille donc sa lèvre inférieure à l’aide de ses dents et non à l’aide de ses pieds comme nous aurions pu le penser sans cette indispensable précision de l’auteur, ni du reste à l’aide des pieds de celui-ci, employés déjà, nous le voyons, à de puissants travaux d’écriture justement récompensés.



L’imposteur avance désormais à visage découvert. Il est fêté pour cela, parce qu’il fait crânement étalage de sa médiocrité au lieu de mourir de honte. Notre société ne peut qu’approuver l’aplomb de cette nullité satisfaite.



Ce miracle d’avoir une fille : qui me ressemble et qui pourtant est belle.

 





Par Éric Chevillard
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Dimanche 8 novembre 2009

717

C’est curieux, dans cette boutique de vêtements vouée, dit l’enseigne, à l’homme fort et de grande taille, je ne vois jamais entrer que des obèses.



On ne m’ôtera pas de l’idée que j’ai roulé le diable dans la farine en lui vendant mon âme en échange de l’immortalité.



Lorsque nous voyons apparaître sur l’écran de cinéma un personnage célèbre de la littérature incarné par un comédien, nous éprouvons la plupart du temps la même émotion que devant un être cher étendu sur son lit de mort.

 

Par Éric Chevillard
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Samedi 7 novembre 2009

716

Ayant en juin 2005 déambulé quelques heures, non loin de la place Tien’anmen, dans un hutong rasé depuis, je peux à bon droit affirmer que j’ai connu la Chine ancienne : c’était tout de même autre chose, mon petit bonhomme.



J’aime beaucoup les éléphants, malgré quoi je n’en voudrais pas un deuxième.



Au sortir du bassin olympique, ce nageur négligea de retirer la combinaison en polyuréthane grâce à laquelle il venait de pulvériser le record du 400 mètres. Mal lui en prit. Il traversa dans la journée toute l’étendue de la longue vie qui lui était promise et, parvenu au dernier stade de la décrépitude en soirée, il s’éteignit dans la nuit.

Par Éric Chevillard
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Vendredi 6 novembre 2009

715

Elles causent, elles causent, à la table voisine de la mienne, dans le café où j’ai mes habitudes. Je garde espoir cependant, car très vite l’une d’elles a fait savoir à l’autre qu’elle n’avait pas beaucoup de temps, dix minutes au plus, puis elle émaille la conversation de bon, il va falloir que j’y aille, moi, de c’est pas tout ça et encore de allez, cette fois j’y vais, sans esquisser pour autant le moindre mouvement de départ. Les dix minutes promises ont déjà doublé, triplé. Je consulte ostensiblement ma montre. J’essaie de l’alerter sur la fuite inexorable du temps. Mais elle a repris le fil de son bavardage assommant, et quand elle se lève enfin, je sais qu’il va lui falloir encore une éternité pour boutonner son manteau, nouer son foulard et faire ses adieux. C’est donc finalement moi qui me sauve.



Tant de phrases pour dire si peu, quand on pense qu’un bec de serin suffirait au toucan pour sortir de son œuf…



Qu’y puis-je ? Il se trouve – car le réel est amer, la libellule éphémère et la félicité rare – que les personnes les plus bavardes sont aussi celles dont les faits, gestes et opinions ne présentent aucun intérêt.

Par Éric Chevillard
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Jeudi 5 novembre 2009

714

Sa délicate intelligence est sans cesse flétrie par la vulgarité de ce monde ; sa vaste culture ne trouve plus à se nourrir ; sa fortune lui vaut des amitiés intéressées et sa beauté l’expose à des amours futiles. Il est bien décidé à tout faire pour éviter à son fils d’endurer ce qu’il a vécu.



Les activités de l’homme moderne sont tenues pour responsables de la déforestation et du réchauffement climatique, ce qui n’est guère contestable, mais on le condamne à ce titre et on parle de catastrophe écologique quand il ne s’agit pour lui que d’étendre au prix de lourds sacrifices l’habitat naturel du fennec et de la gerboise.



Las de mon scepticisme systématique, de mon nihilisme et de cette ironie massacrante à tout propos, je m’engageai à célébrer désormais les merveilles innombrables de ce monde, les ressources infinies du cœur de l’homme et de la vie. Mais j’allai trop loin dans la voie du réenchantement : j’épousai une jonquille avec laquelle depuis je me fais franchement chier.

Par Éric Chevillard
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