Lundi 5 mai 2008

215

Lorsque, promenant le landau d’Agathe dans les allées du parc, je croise une joggeuse au petit caleçon court, je lui adresse un sourire navré qu’elle feint d’ignorer, par dépit.



Si tu regardes assez longtemps le visage de ton nouveau-né, tu auras la chance de voir apparaître un instant, indubitablement et trait pour trait, le tien. Mais auparavant et tout aussi ressemblants auront passé devant tes yeux Groucho Marx, mère Térésa et le général de Gaulle.



J’ai mis par prévenance un coussin en guise de paillasson devant ma porte. Mon visiteur est invité à s’y asseoir. Et tant mieux s’il s’endort.

par Éric Chevillard
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Dimanche 4 mai 2008

214

La belle jeune femme négligemment laissa tomber son mouchoir. Je mis un genou à terre et je le ramassai. Puis je le lui tendis galamment : – Reprenez ça, petite demoiselle, gardez vos saletés, n’avez-vous donc aucun sens civique ? Et si tout le monde faisait comme vous ?



J’étais un piètre cavalier, vite désarçonné, puis il m’apparut que l’on pouvait en somme s'asseoir à cheval sur tous les animaux, y compris la tortue, la poule ou l’escargot, et je fis de rapides progrès dans l’art équestre. C’est pour le saut d’obstacles que j’ai encore du mal.



ma soif est une
pourquoi deux verres
s’étonne le gros célibataire

par Éric Chevillard
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Samedi 3 mai 2008

213

Une pluie de pétales blancs m’accueillit : en considération de mon mérite et de mes œuvres, de mon talent, des services rendus à la nation, de mes sacrifices innombrables, de mon dévouement, de ma bravoure et de mes victoires, le vent agitait les branches fleuries du cerisier.



Mais il n’est de vraie gloire que pour celui qui donne son nom à une place. Cela atteste de la grandeur de son œuvre, de son influence sur les esprits et sur les âmes et vaut comme témoignage de la patrie reconnaissante. C'est ainsi qu'il existe dans ma ville une Place Émile Zola où se font âprement concurrence Le Germinal, La Piz’zola, Les Mille brochettes, L’Assommoir et Les moules Zola.



Agathe ayant échoué – assez lamentablement, je dois l’avouer – aux tests sanctionnés par le Diplôme initial de langue française (DILF) qui conditionne depuis deux ans l’octroi de la citoyenneté dans notre pays pourrait être reconduite prochainement à la frontière. Mais quelle ? Et le charter affrété pour la raccompagner dans les limbes devra-t-il pour cela se crasher sur l’Élysée ?

par Éric Chevillard
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Vendredi 2 mai 2008

212

Je maintiens qu’une même phrase, mot pour mot la même, sera sublime chez tel écrivain et grotesque dans le livre d’un autre. Imaginons par exemple que l’oxymore génial de Beckett – Essayer encore. Rater encore. Rater mieux – soit venu sous la plume d’Alexandre Jardin : on ne pourrait y voir qu’une maladresse risible de plus, doublée d’un menaçant et funeste projet au demeurant peu réaliste. À l’inverse, si, plutôt que ce dernier, Beckett avait écrit  le tam-tam sourd de l’absolu l’appelait vers une rencontre non capitonnée : au lieu de l’imbuvable pipi de rose, nous nous délecterions de cette salutaire dérision des mièvreries du lyrisme et du sentiment.



Désiré Nisard, Alexandre Jardin, parce qu’il faut bien nommer nos allergies, même si ces noms ne sauraient les circonscrire absolument, bien sûr, et s’il se peut que ce soit le surestimer encore que de faire porter la responsabilité du cancer qui nous ronge au seul crabe à la carapace obtuse.



Un crocodile te mange le pied ? Va vite ! Tu n’as que quelques secondes pour te montrer en société avec ce beau soulier.

par Éric Chevillard
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Jeudi 1 mai 2008

211

Le muguet se vend au gramme, au coin des rues. Pour une extase complète, il faut sniffer tout le brin.



Marchant à contresens dans le couloir du train, je me rapproche en même temps de mon point de départ et de mon point d’arrivée ; mon objectif étant maintenant de transposer dans la dimension temporelle cette expérience conduite avec succès dans l’espace.



Et ma pensée rétrospective va en ce jour à notre grand-mère défunte qui agitait l’index en disant il faut savoir résister à ses passions, puis cachait des lettres d’amour pliées dix fois dans les coquilles évidées des noix qu’elle envoyait à son mari prisonnier des Allemands.

par Éric Chevillard
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Mercredi 30 avril 2008

210

Il écrit hardiment la suite d’un premier roman que personne n’a lu.



J’ai mes faiblesses, auxquelles je cède sans fausse honte. Mes amis se moquent en découvrant aux murs de ma chambre les posters de toutes les starlettes de la chanson ; ils s’affligent en feuilletant l’album où je conserve les billets des spectacles de Jean-Marie XVI ; et ma collection complète des films de Claude Lelouch les consterne. Mais que l’on me parle de littérature et je me change en tigre, en intégriste à l’œil sombre, intraitable, ma haute exigence ne tolère plus nulle complaisance, nulle facilité, mon dédain m’élève au-dessus du grouillement humain et j’abolis William Shakespeare comme une misérable mouche.



Si ombrageux, le bison, que jamais personne n’a osé lui faire remarquer qu’il est sorti dans la plaine sans pantalon. Eh bien, je m’y risque, moi, je ne le crains pas. Qu’il y vienne !

par Éric Chevillard
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Mardi 29 avril 2008

209

La truite m’a échappé mais j’ai eu la surprise de ramener dans mon épuisette une pépite énorme. Je l’ai rejetée à l’eau. Je n’étais pas équipé. Il faudra que je revienne avec un tamis d’orpailleur.



je bois trop
ah pauvre de moi
du coup je n’ai plus soif



HÔPITAL, SILENCE
– mais ça hurle là-dedans, ça geint, ça râle à toute heure du jour ou de la nuit. Les plaintes des riverains n’y changent rien. Même les automobilistes excédés remontent leurs vitres en longeant le bâtiment. Parfois, pourtant, dans une chambre, le silence se fait. On a alors une pensée émue pour ce bon citoyen.

 

par Éric Chevillard
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Lundi 28 avril 2008

208

À chaque fois qu’une personne nouvelle lui est présentée, il évalue secrètement ses aptitudes aux fonctions de personnage : ce nez comme un trumeau, pas mal, cette âme coupable et tourmentée, parfait, ce destin lamentable, excellent ! Mon cher, je crois que nous sommes faits pour nous entendre. Parlez-moi un peu de vous, je veux tout savoir... Plus tard, le romancier n’aura pas toujours l’honnêteté de reconnaître qu’il a rencontré son anti-héros chez des amis communs.



Il préfère dormir nu. Son pyjama plié dans l’armoire n’en est pas moins ridicule.



Pour laisser une trace de ton passage en ce monde, tu dois écrire un livre, avoir un enfant et planter un arbre
, dit le proverbe. Mais je joue de malchance et mon anéantissement est sûr : impossible de trouver un gland.

par Éric Chevillard
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Dimanche 27 avril 2008

207

Il en va des chefs-d’œuvre comme des gros mammifères : se développent dans leur chaleur des milliers d’animalcules parmi lesquels il convient de distinguer les hôtes utiles, nettoyeurs, poissons-pilotes, des parasites beaucoup plus nombreux, suceurs de sang, microbes infectieux et autres teignes.



La crevette translucide invisible dans l’eau est aussi l’indispensable loupe du pêcheur de crevettes.



en vain le gros célibataire
à genoux m’a demandé
la main d’Agathe hier

par Éric Chevillard
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Samedi 26 avril 2008

206

X qui évoquait ce matin devant moi la mort subite du nourrisson est mort subitement lui aussi, quoique bientôt quinquagénaire, d’un coup de pied dans la glotte.



Méfiez-vous, dis-je aux agressifs, aux brutes, aux fâcheux, à tous mes injurieux contradicteurs, méfiez-vous, je sens un livre qui monte.



Évidemment, j’aurais pu être le père d’Ernestine ou de Louisa, c’eût été bien aussi, pas de quoi se plaindre, Ernestine ou Louisa, il eût été injuste de ne pas les accueillir cordialement, mais enfin, c’est tout de même autre chose, me semble-t-il, d’être le père d’Agathe.

par Éric Chevillard
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