Vendredi 14 mars 2008

163

Avisant la princesse de Clèves dans les allées du Salon du livre, ce matin, notre souverain se serait détourné d’elle avec dédain en lui lançant casse-toi, pauvre conne ! 



Comme je lève la tête de la page que j’ai noircie de quelques mots et de nombreuses ratures pour respirer un peu d’air en surface, dans ce café où j’ai mes habitudes, je remarque, assis non loin à une autre table, un homme curieusement agité de tics et de gesticulations absurdes : il se penche jusqu’à s’étaler puis aussitôt se renverse en arrière, mâche sa lèvre inférieure avec un appétit de bête peu soucieuse de ce qu’elle avale et fait tourner entre ses doigts compulsivement, comme la majorette son bâton, un crayon, car voilà, ce type est lui aussi en train d'écrire et dès lors moi j’arrête.



Je n’achète jamais rien dans les salons du livre. J’attends le vide-grenier qui suit.

par Éric Chevillard
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Jeudi 13 mars 2008

162

Les académiciens sont à ce point gâteux qu’ils se réunissent tous les jeudis pour rechercher ensemble la signification des mots.



On appelle gorilles les gardes du corps chargés de la protection des personnalités, du nom de ce grand singe en voie d’extinction qui n’a pas su défendre sa peau contre les tirs des chasseurs embusqués. Moquez-vous à présent de mon escorte de mouches et continuez tant qu’il vous plaira à penser que je pue !



Je suis fermement résolu à profiter des premières années de ma fille pour lui apprendre le français, à cet âge où les langues s’acquièrent sans effort. Il suffit en effet de tendre l’oreille à la sortie de nos lycées pour se convaincre que cet apprentissage n’est pas aussi aisé à l’adolescence.

par Éric Chevillard
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Mercredi 12 mars 2008

161

Telle est la trajectoire de la flèche : si elle ne se plante pas dans le cœur de l’ennemi, elle retombe et mollement se couche dans son jardin. J’en veux encore pour preuve cet auteur qui,  en 1968, créa les subversives et situationnistes éditions Champ Libre et couvre aujourd’hui sa prose radoteuse du pipi jaunâtre des éditions Grasset.



Ils réparent nos os fracturés avec du plâtre... Je comprendrais s’il s’agissait comme pour la statuaire d’une étape avant d’y couler du bronze.



Va, laisse-moi mourir, sauve-toi ! l’exhortait Bouilhet dans un râle. Ne dis pas de bêtises, répliqua Gustave en chargeant sur son dos son vieil ami, je ne passerai pas à la postérité sans toi.

par Éric Chevillard
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Mardi 11 mars 2008

160

En adressant la parole dans la rue à ce parfait sosie d’Artaud, je m’attendais tout de même à autre chose ! Or en réponse à ma question, il n’a su dire que : 15h34, après avoir consulté sa montre.



Je suis complètement dépourvu du sens de l’orientation. Je m’en remets donc là encore à mon sens de l’humour, si bien que partant pour Venise, je me retrouve au Creusot.



Il est encore bien loin derrière la ligne d’horizon, minuscule globe orangé qui point à peine mais que l’œil exercé déjà devine, oui, mes amis, aujourd’hui il n’est plus insensé de rêver au retour de l’abricot.

par Éric Chevillard
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Lundi 10 mars 2008

159

À en croire une vieille rumeur, Guillermo Vilas avait toujours dans la main une balle de tennis qu’il pressait à chaque instant afin de se muscler encore et encore et n’être finalement plus que ce bras énorme qui assénait infatigablement des coups droits du fond du court. Il y a aussi le ver de terre qui ne sait guère que fouir. Nous sommes quelques monstres de cette sorte : hyper spécialisés.



Peu à peu toute mon existence s’est ainsi transportée dans le champ de l’écriture. C’est là qu’elle s’accomplit. Il y fallait sans doute quelques dispositions, mais surtout bien des incompétences, une remarquable inaptitude pour la vie réelle que j’entretiens vicieusement : je ne sais à peu près rien faire – ni cuisiner, conduire, danser, naviguer, parler une langue étrangère, construire un meuble, jouer d’un instrument, traire une vache –, comme si je craignais que ces capacités essentielles ne me distraient de la tâche dont je sonde pourtant la vacuité chaque jour en me penchant sur ces vertigineuses lacunes.



Notre rire enfle, s’épanouit, puis il ne peut que décroître ou passer chez le chimpanzé.

par Éric Chevillard
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Dimanche 9 mars 2008

158

J’arpente les allées du cimetière de Nuits-Saint-Georges, l’âme dévastée, une tristesse amère au cœur – tout ce terrain perdu !



Les crachoirs ayant disparu des lieux publics bien avant les cendriers, les cracheurs ont précédé les fumeurs dehors, devant les cafés, où s’envenime aujourd’hui le vieux conflit d’intérêt qui oppose depuis toujours pyromanes et pompiers.



le gros célibataire épluche
sa peluche mais aussi que faire
d’une pomme de terre

par Éric Chevillard
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Samedi 8 mars 2008

157

Tant irradié, saoulé, échaudé, abruti de littérature ma vie durant qu'elle ne m’inspire désormais de plus en plus souvent qu’une immense lassitude, comme le moindre effort à un organisme usé. Il faut pour m’agripper encore une forte originalité de style, mais qui soit en même temps l’évidence même.



Soudain nos vieux amis ont de sévères têtes d’oncles ; il est temps à nouveau de quitter la famille.



Une porte claque. De chaque côté, un homme giflé se tient la joue.

par Éric Chevillard
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Vendredi 7 mars 2008

156

Le Salon de l’agriculture a fermé ses portes. Adieu veaux, vaches, cochons, cassez-vous pauvres cons !



Je croyais le ciel peuplé de perruches parce que j’en avais une dans mon salon. En renonçant à la télévision, j’ai surtout dit adieu à tout un fastidieux personnel médiatique que je croyais omniprésent mais qui n’avait en réalité d’autre existence que celle que je lui donnais en allumant mon poste. Fini. J’ai remisé cette urne remplie de cendres dans le débarras.



Voltaire croyait passer à la postérité pour ses tragédies. Grossière erreur de jugement. C’est de son fauteuil dont on se souvient.

par Éric Chevillard
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Jeudi 6 mars 2008

155

On put voir se peindre une certaine inquiétude sur les visages des policiers municipaux de la brigade cycliste lancés à la poursuite de Victor le Belge lorsque la puissante Jaguar du tueur en série s’engagea à tombeau ouvert sur les premiers lacets du Tourmalet. Belle preuve de leur flair, cette inquiétude n’était pas sans fondement : à rien ne leur servit en effet d’appuyer sur les pédales.



Un récit qui nous ennuierait s’il nous était fait directement, nous tendons l’oreille pour n’en rien perdre à la table voisine. C’est pourquoi aussi je porte en permanence une serrure dans mon sac : lorsque le spectacle est piteux, lorsque la scène est banale, lorsque le paysage est triste, je colle mon œil au trou et toute cette réalité morose d’un seul coup me passionne.



Combien de visiteurs par jour pour le log-book de Monsieur Teste ?

par Éric Chevillard
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Mercredi 5 mars 2008

154

Sur le lac bleu argent glisse le cygne majestueux puis, soudain, comme un indigent son bras dans une poubelle, plonge son col dans les profondeurs fangeuses.



L’homme qui n’a pas fait grand chose de sa vie se retire dans la mort avec dignité et discrétion, mais l’autre, le violoniste polyglotte, découvreur de pôles, danseur fulgurant, rare déchiffreur de runes, romancier spirituel et cuisinier inventif, celui-là prive en mourant le monde de tant de grâces et de compétences d’un coup que c’est exactement comme après moi le déluge. En se dotant de cette belle âme, en effet, il se moquait bien du vide béant qu’il laisserait en disparaissant. Tant d’insouciance ne mérite que notre mépris : piétinons ce cadavre.



Je suis si discret qu’il m’arrive de ne pas me réveiller.

par Éric Chevillard
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