Mardi 1 mai 2012
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Puis la nocivité de la
photographie nous fut révélée. Des études prouvèrent que chaque portrait absorbait un peu de notre réalité et que la mort d’un homme – souvent attribuée à tort à d’autres causes – survenait en
fait lorsque la dernière pellicule de sa personne lui était ainsi ôtée. Ce n’est pas seulement notre âme que la photographie nous vole, mais aussi notre corps. Et pareillement, paysages et
bâtiments subissent cette pernicieuse érosion. De là les ruines pour finir, les effondrements, la désertification.
Elle esquisse un entrechat, ouvre
son ombrelle et voici que la garce est la grâce incarnée.
Pour le malade gravement atteint,
la mort est d’abord réparation : fin des douleurs et de la fatigue. On peut parler d’un léger mieux.
Par Éric Chevillard
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Lundi 30 avril 2012
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Juste un mot pour dire à mes
proches d’ici et de là-bas que mon avion ne s’est pas abîmé dans l’Océan Indien.
Mais qu’un incident technique sur
la ligne 1 du métro a bloqué la rame pendant 20 minutes, m’empêchant d’attraper le train de 8 heures 23 comme je l’espérais.
Et donc que je prendrai comme
initialement prévu celui de 10 heures 23, qui devrait arriver à 11 heures 58 à Dijon.
Par Éric Chevillard
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Dimanche 29 avril 2012
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01:21
Je m’échauffe, je m’étire, je prends mon élan.
La nuit prochaine, je vais tenter de franchir l’Equateur. Et il s’agit de ne pas se prendre les pieds dedans. Je l’ai fait déjà, il y a une dizaine de jours, mais alors la pente était en ma
faveur. Cette fois, ça monte. Puis je laisse derrière moi des amis. Heureusement, là-haut, trois petites silhouettes s’inclinent sur la falaise, leurs bras se tendent qui me rattraperont si je
tombe.
Dernière baignade. Mais je n’ai sans doute pas
mariné assez longtemps dans le rhum et les épices : cette fois encore, le requin m’épargne.
Partir, puis revenir. Qu’aura-t-on fait d’autre
que creuser un précipice encore ?
Par Éric Chevillard
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Samedi 28 avril 2012
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L’île produit ses nuages, recycle infiniment
ses pluies. L’averse enfle dans les cascades. Les rivières somnambules sortent de leur lit, debout, remontent au ciel en passant par les toits. Source intarissable. Autarcie parfaite. Importation
nulle. Le vent qui vient du large n’apporte-t-il pas des nuages encore ? Non. Il pousse devant lui le soleil.
Un cardinal se sera imprudemment attardé dans
l’arbuste pendant la cueillette : j’ai trouvé une plume rouge dans la confiture de goyaviers.
(Et quand enfin il ne pleut plus, alors le
soleil ruisselle sur ton ombrelle.)
Par Éric Chevillard
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Vendredi 27 avril 2012
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On m’a parlé d’elle, je la
reconnais tout de suite, à l’instant où elle pénètre dans ma chambre par la fenêtre, c’est la babouk, une araignée large comme la main d’un homme, parfaitement inoffensive, à ce qu’il paraît,
mais diriez-vous cela de la main d’un homme ? Si elle n’est pas venimeuse, elle peut encore me faire les poches ou me défoncer la mâchoire. Je saisis un balai et je chasse
l’intruse.
Mais je crois que rien ne me
stupéfie davantage sur cette île que la présence en tout lieu des caméléons, lesquels sont là par centaines, par milliers, et se confondent si bien avec le décor que je n’en ai pour ma part vu
aucun – quel spectacle !
Or, l’avouerai-je, me manque dans
mon exil la franche et nette coupure des saisons, ce rythme que leur succession imprime à la durée : depuis combien de temps n’ai-je pas foulé un blanc tapis de neige (ou est-elle violette,
je ne sais plus), ni admiré les rousseurs (ou bleuités ?) de l’automne, ni adoré la primevère à genoux, ni humé les longs crépuscules roses (ou verts ?) de l’été sur l’Atlantique ?
Et je dois réprimer un sanglot.
Par Éric Chevillard
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