Mercredi 7 décembre 2011
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S’il appartient à la littérature
de mettre au jour le dessous des choses, de révéler l’envers du décor, comment ne pas s’étonner de son désintérêt patent pour le squelette ? Quant à percer les énigmes du cœur, les
dissimulations de l’esprit le plus retors, elle est très forte. Elle débusque les planqués dans les plus broussailleux taillis de la psyché. C’est à se demander si elle n’est pas mieux outillée
pour attraper l’âme que le corps. Du moins entretient-elle avec celui-ci une relation superficielle, épidermique, érotique. Toute son encre bave dès qu’il s’agit de la chair et de ses émois. Elle
est du côté de Rubens, de Renoir. Elle aime les carnations fleuries, les épaules rondes, le sang qui afflue au visage.
Il est vrai qu’à l’inverse elle
montre quelquefois un goût prononcé pour les langueurs du corps chlorotique. Combien d’héroïnes de Balzac polies dans l’albâtre ? Au mieux distingue-t-on alors par transparence le fin réseau
azuré des veines à leurs tempes. Mais le scanner des écrivains pousse rarement plus avant ses pénétrantes investigations. On peut le regretter. Et l’os ? N’est-ce pas l’os pourtant qui nous
tient debout ?
Serions-nous si résolus, si
tranchants, si fermement campés sur nos positions sans l’os ? J’en doute. Moi, il me paraît que nous serions moins fiers. Et c’est cette carcasse encore, ce squelette qui nous survit.
Mieux : qui nous prolonge. Un beau jour, il n’y a plus que lui pour répondre de nous. L’essentiel de notre charme s’est évaporé, sans doute, mais enfin, d’une certaine façon, grâce à lui
nous sommes encore de ce monde. Et pourtant, curieusement, la littérature n’y trouve rien à ronger. Il y a le crâne de Yorick, quelques poèmes de Ronsard ou de Baudelaire. C’est à peu près
tout.
Par Éric Chevillard
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Mardi 6 décembre 2011
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Affligé de difformités et de
handicaps multiples, victime favorite en outre des pires avanies du sort, il comprit un jour qu’il avait été élu pour inspirer la compassion et – tel le poète intercesseur – conduire autrui à
l’émotion.
Le progrès nous arrache sans
cesse à notre fauteuil pour nous en avancer un plus ergonomique ou plus moelleux. À peine aurons-nous le temps d’y poser une fesse.
que faire
pendant
l’anesthésie de
Suzie
de ce temps
sinon
compter les
moutons
Par Éric Chevillard
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Lundi 5 décembre 2011
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Pour la première fois, j’ai
achevé un livre que j’hésite à publier. Il me brûle pourtant – et il n’y a pas trente-six façons de s’en débarrasser.
– Encore ce vieil automne pisseux
et dépenaillé, maugréa-t-il avant de s’aviser qu’il ne se tenait pas devant le carreau de sa fenêtre mais devant son miroir.
Je pèle une pomme pour Agathe qui
n’en veut pas. Et la pomme vexée tristement se rhabille.
Par Éric Chevillard
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Dimanche 4 décembre 2011
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Elle mit un doigt sur ses lèvres
pour me promettre qu’elle n’en parlerait à personne – cela fit un mât au petit bateau de son sourire et je sus que mon secret allait voyager loin.
C’est tout de même avoir la
rancune tenace que d’épingler le papillon pour se venger de sa chenille urticante.
Lugubre musique. Encore un qui
aura confondu la clé de sol avec la clé de la cave.
Par Éric Chevillard
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Samedi 3 décembre 2011
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On sonne. Je décroche
l’interphone. C’est une femme.
– Je viens vous parler de Dieu et
de ce qu’il advient de nous après la mort.
– Ah, prenez garde ! Si vous
me dites ça, moi, je vous dévoile la fin des Dix petits nègres !
Et je
raccroche.
Puisque ne pas y aller avec le dos de la cuiller signifie ne pas faire dans la dentelle, j’ai cru pouvoir à l’inverse,
mais en bonne logique, me confectionner un napperon au point d’Alençon avec le dos de la mienne : il est raté.
Faut-il pourtant que le violon
soit obtus pour ne savoir rien tirer d’un type aussi subtil que moi !
Par Éric Chevillard
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