Dimanche 3 février 2008

123

Il se voit parfois comme un écrivain pour écrivains, semblable donc à cet assassin pour assassins que l’on appelle l’exécuteur des hautes œuvres.



Je roue de coups de poing le séquoia géant. Son écorce spongieuse les encaisse sans me blesser mais il ne s’abat pas non plus avec un craquement sinistre dans la forêt affolée. Match nul.



Laine, cuir ou fourrure, nous sommes vêtus de dépouilles d’animaux qui furent leur plus simple appareil – ainsi allons-nous innocemment nus comme des bêtes.

par Éric Chevillard
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Samedi 2 février 2008

122

Mère patiente et attentionnée de sept gros garçons blonds, lorsque son aîné lui mit dans les bras son premier petit-fils, elle poussa un hurlement de bête et, tranchant sa carotide d’un coup de dents, saigna le joufflu blondinet.



Je dissimule habilement à mon médecin quelques symptômes alarmants. Qu’il ne compte pas sur moi pour l’aider à me découvrir un cancer.



En juillet 1989, alors qu’il était en visite officielle à Paris, Gorbatchev a pu m’apercevoir rue Saint-Antoine par la vitre de la voiture qui le conduisait à l’Elysée.

par Éric Chevillard
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Vendredi 1 février 2008

121

Il est bon de parler aux plantes, mais on peut leur causer aussi un tort considérable. Je sais par exemple que les exploitants criminels de la forêt amazonienne déboisent chaque jour un espace équivalent à trois cents terrains de football rien qu’en lisant à haute voix une page d’Alexandre J. sous les frondaisons.



Sans doute le livre est-il un produit de série et pourtant j’ai toujours trouvé obscènes et aberrantes, en librairie, les piles démesurées du roman à succès de l’heure. Quel qu’il soit, il ne peut plus être question de littérature, nous versons dans autre chose, un phénomène de masse. Grégarisme du lecteur-consommateur absolument contraire au principe d’élection qui préside à la découverte d’un écrivain original avec lequel toujours d’une certaine façon l’on s’isole. Le véritable amateur reste pour moi celui qui contourne les piles et va extraire dans les infinis rayonnages du libraire un mince volume des éditions Fata Morgana.



Quel livre emporterais-je sur les plages de la Côte d’Azur ? Robinson Crusoé.

par Éric Chevillard
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Jeudi 31 janvier 2008

120

À ma mort, je demande que soit détruit le manuscrit inédit que vous trouverez dans le deuxième tiroir de mon bureau, certainement mon chef-d’œuvre, où je livre quelques secrets de ma double vie tout en renouvelant radicalement l’art du roman, mais que je ne peux laisser paraître pour des raisons de moi seul connues et qui sont d’ailleurs à l’origine de ces pages vénéneuses, un dossier rouge, n’oubliez pas, au feu.



Devant l’étalage du fleuriste, cette grosse bonne sœur s’exalte de la beauté du monde. N’avons-nous pas là la preuve de l’existence de Dieu ? me dit-elle. Je renonce à lui faire remarquer qu’elle porte en ce qui la concerne une vilaine laine, une bien triste jupe, des bas sinistres et d’effrayants croquenots noirs.



Je mange de l’antilope à tous mes repas ; à cette seule condition la hyène fait ma vaisselle.

par Éric Chevillard
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Mercredi 30 janvier 2008

119

Nulle intrigue durant la préhistoire, point de tout ce romanesque dans lequel nous nous engluons aujourd'hui. L'homme écrivait des phrases dans l’air. Chaque geste en était une nouvelle qui valait pour soi et qui ordonnait le monde.



La Seconde Guerre mondiale offre aux fictionneurs un théâtre où les rôles sont déjà écrits et distribués, où la tension dramatique même est installée. Ils n’ont plus qu’à lever le rideau sur ce décor. Car il s’agit bien d’un décor désormais et d’une représentation à quoi nous assistons. Livres et films se multiplient. L’horreur des camps est notre spectacle hebdomadaire. Voilà où Margot va de nos jours verser sa larme. Est-ce cela que nous appelons le devoir de mémoire ? Et que penser de cet imaginaire verrouillé ? Les Allemands du IIIe Reich occuperaient-ils encore nos têtes ?



Pardon, mais je ne suis pas né de cet œuf pourri.

par Éric Chevillard
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Mardi 29 janvier 2008

118

Un Japonais condamné à la peine capitale par pendaison est mort ce matin après trois semaines d’agonie, pulvérisant ainsi le record du funambule Michel Menin qui, en mai 1997, était resté dix-neuf jours sur son fil.



Il suffit de quelques minutes au chimpanzé pour se reconnaître dans le singe du miroir, tandis que l’homme s’y refuse toute sa vie.



N’empêche que lady Chatterley redevint bégueule d’un seul coup lorsqu’elle vit dans quel état mon sacré coquin de corniaud avait mis son bichon Poussinette.

par Éric Chevillard
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Lundi 28 janvier 2008

117

Le récit de nos soucis de santé ennuie tout le monde, il faut le savoir, sauf pourtant si nous avons la délicatesse d’être contagieux.



Coquillage mou, l’oreille vit dans la crainte de la paire de gifles, dangereuse mouette qui raffole de ses tendres cartilages.



Devenu si habile chasseur, Nabokov, qu’il chipa plusieurs lions à Hemingway avec son filet à papillons.

par Éric Chevillard
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Dimanche 27 janvier 2008

116

Filmer son corps au plus près, attendre l’érection du mâle humain dans son fauteuil, alors seulement : zoom arrière révélant la grenouille.



Le but caché de toutes nos entreprises depuis le moindre geste n’est-il pas que cela, d’une façon ou d’une autre, devienne un livre ?



dans l’herbe je perds
un peigne que je retrouve
sur la pelouse

par Éric Chevillard
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Samedi 26 janvier 2008

115

Ce manchot devint si habile de ses pieds que les adeptes de la marche sur les mains les plus aguerris ne parvenaient pas à le suivre.



Petite leçon d’histoire à l’intention des motards lancés à fond sur les autoroutes. Savez-vous que les gueules cassées ont joui d’un certain succès auprès des femmes au retour de la guerre de 14 ? Eh oui. Or savez-vous que ce n’est plus le cas ?



Qu’est-ce qui peut bien me faire tant rire sur cette photo d’enfant sinon la tête d’ahuri que je tire aujourd’hui en la regardant ?

par Éric Chevillard
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Vendredi 25 janvier 2008

114

L’iguane nous semble laid parce que sa tête est presque humaine. Et la tête humaine de l’iguane est laide. Incontestablement, l’iguane est un type plutôt moche. Mais quel bel iguane ! Jamais un homme n’aurait cette belle tête d’iguane. Même quand il s’en approche, et parfois de très près, l’homme est un iguane plutôt moche.



Mon oncle me faisait sauter sur ses genoux en imitant le pas, le trot et le galop d’un cheval. Puis ma marraine, son épouse, pour mon troisième anniversaire m’offrit une cravache et une paire d’éperons.



Ma notoriété d’écrivain demeure modeste. Vous me connaissez plus sûrement comme harder sous le nom de Jean Bouldefeu.

 

par Éric Chevillard
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