Mardi 11 décembre 2007

73

Personne ne va vous acheter vos ballons s’ils ne volent pas, fis-je observer à cette dame qui promenait en laisse une grappe de petits chiens blancs. Elle me regarda d’un air si consterné que ma présence sur la Terre m’apparut soudain à moi-même scandaleusement incongrue et que je m’éloignai en lui promettant que dans cinquante ans au plus tard nous en serions délivrés.



Affamés, miséreux, les trois amis jetèrent ensemble aux orties leur froc de probité candide, bien décidés à se payer sur cette sale bête de société eux aussi. Le premier, qui était acrobate, s’introduisit dans une banque par les toits ; le deuxième, qui était fondeur, confectionna de faux bijoux ; et le troisième, qui était poète, mit ses vers bout à bout pour en faire un roman.



Don Juan aima encore l’infirmière de l’unité de soins palliatifs, puis la thanatopractrice, puis les pleureuses, puis il reposa en paix.

par Éric Chevillard
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Lundi 10 décembre 2007

72

 

À ma sortie de prison, je restai longtemps incapable de me mouvoir au-delà d’un périmètre équivalent aux limites de ma cellule et c’est donc sur ce territoire de 5 m2 que j’ai repris comme devant mon existence aventurière et vagabonde de voleur de grands chemins.



Ce jeune garçon n’a aucune envie de lire le gros roman inscrit au programme de son cours de français. Flaubert d’ailleurs ne lui a rien demandé. Quant à Emma, lasse de son rôle, afin de complaire surtout à ce monde décidément dépourvu de passion, elle est résolue cette fois à avaler la dose d’arsenic fatale dès son entrée en scène, dans sa robe de mérinos bleu garnie de trois volants.



Leurré par la banquise en polystyrène de la devanture, un ours polaire a fait douze victimes samedi parmi les pingouins qui vaquaient à leurs achats de Noël dans cette boutique chic du XVIème arrondissement.

par Éric Chevillard
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Samedi 8 décembre 2007

71

Ayant mortellement assommé ma femme, je découpai ensuite son corps à la hache. Puis je plaçai dans sa main droite un couteau et dans sa main gauche une éponge. Aux enquêteurs, j’expliquai que ma défunte avait toujours été fort maladroite et qu’elle s’était mise elle-même dans ce lamentable état en lavant la vaisselle.



J’attribuai la présence des morceaux de son corps dans des sacs au sens de l’ordre quasi maniaque dont elle faisait preuve en toute occasion. Jusqu’à ses ultimes instants de lucidité, affirmai-je, elle aura eu à cœur de ranger sa cuisine. Quant aux derniers morceaux empaquetés, c’est la vie prolongée de leurs nerfs obéissant là encore à de très anciens automatismes qui les aura conduits spasmodiquement dans ces sacs.



Mes explications se tenaient. Il n’y avait d’ailleurs aucune raison de mettre en doute ma bonne foi et la police s’apprêtait à classer l’affaire lorsque le fameux détective Hercule Maigrelet se permit d’intervenir. Profitant déloyalement de mon éducation un peu négligée sur les questions de table, il crut bon de faire remarquer que le couteau dans la main de ma femme était un couvert à poisson.

par Éric Chevillard
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Vendredi 7 décembre 2007

70

Évoluant en marge de la zone d’activité, je regrette parfois de ne pas connaître la solidarité née dans l’épreuve commune du tripalium, la moite intimité des sueurs partagées dans la mêlée de l’effort collectif, le rauque ahan jaillissant à la fois de cent cravates dans les espaces feutrés du bureau paysager, mais curieusement ce regret court en zigzag dans mon dos comme un frisson et passe.



Avec un art et une science que je ne savais pas posséder et qui lui donnent en fin de compte raison, je viens de réduire la tête d’un critique littéraire qui me traitait de minimaliste.



Au reste, toutes ces questions de taille et de poids sont très relatives, leur appréciation repose en tout cas sur ce qu’il faut bien appeler une forme de subjectivité culturelle. Ainsi, dans nos contrées,  la puce se voit davantage que l’éléphant dont certains habitants de l’Afrique vous affirmeront mordicus qu’il est le plus gros animal terrestre.

par Éric Chevillard
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Jeudi 6 décembre 2007

69

Mon pharmacien est un homme charmant. Au fil des ans, nous avons même noué un lien de sympathie si délicat et si pudique que je n’ose plus lui présenter les ordonnances de mon médecin me prescrivant un traitement de cheval contre la dysenterie, les hémorroïdes et la blennorragie, si bien qu’il me voit le teint de plus en plus jaune et lézardé et me demande à chaque fois avec une réelle sollicitude en me tendant le petit sachet blanc garni de ma commande si je n’abuse pas tout de même un peu de ces boules de gomme.



Il fit durer sa grasse matinée jusqu’à l’extrême onction.



On veut savoir si j’ai choisi dans quel cimetière je souhaite être enterré. Ma foi, non. En revanche, j’ai repéré un très joli petit square où je verrais bien ma statue.

par Éric Chevillard
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Mercredi 5 décembre 2007

68

Je crois n’avoir encore jamais confié cette chose-là à personne : en octobre 1986, alors âgé de 22 ans, j’ai envoyé rouler devant moi à plusieurs reprises de la pointe de ma chaussure un marron qui se trouvait là, dans l’allée où je cheminais.



Chère Madame, je suis au regret de devoir décliner votre invitation. Je ne participerai pas à cette table ronde sur l’avenir du roman, considérant la question résolue dès lors que vous ne mettez à la disposition des écrivains qu’une seule table, et ronde de surcroît : il est bien certain dans ces conditions que le roman n’a plus aucun avenir. Veuillez agréer...



Les clowns ne m’amusent pas beaucoup. Ainsi accoutrés, ils suscitent une attente qu’ils ne peuvent satisfaire, tels ces faux athlètes culturistes qu’un petit teigneux allonge d’une seule baffe.

par Éric Chevillard
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Mardi 4 décembre 2007

67

Il s’expatria à Pékin dans l’espoir de faire fortune en vendant des fourchettes. On le traita de fou. Son commerce prospéra pourtant et, dès la saison suivante, les Chinois plus dominateurs que jamais remportaient tous les tournois internationaux de tennis de table.



D’où vient ce cheveu roux sur le col de ta veste ? me demanda ma compagne suspicieuse et je sus aussitôt que j’allais avoir du mal à m’en tirer. Ayant si ostensiblement pleuré leur disparition, en effet, on comprendra que je ne peux plus me justifier en invoquant comme autrefois une accolade avec un ami orang-outan rencontré dans la rue.



Ça va devenir de plus en plus compliqué pour l'homme de vivre dans ce monde. Voici que les objets asservis développent à leur tour des stratégies d'intimidation : à l’instar de l’hétéroptère du même nom, la punaise métallique murale dégage à présent une odeur âcre et repoussante lorsqu’on appuie dessus avec le pouce.

par Éric Chevillard
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Lundi 3 décembre 2007

66

Je résolus cette fois d’entreprendre sérieusement l’apprentissage d’une langue étrangère afin de m’ouvrir un peu le monde. J’optai pour un stage intensif et, après quelques semaines, j’attrapais déjà les mouches avec la dextérité du caméléon.



Le nom de l’auteur, indépendamment de sa personne, compte pour beaucoup dans la perception que l’on a de son œuvre. Un nom est le précipité sonore de tout un imaginaire, de toute une mythologie. Un nom américain quel qu’il soit profite indûment à nos oreilles de toute la culture américaine récente, du western au rock. Un auteur américain arrive paré de son nom (on sera d’autant plus surpris de découvrir un jour la photo d’un petit gros sans allure) ; au contraire, le nôtre nous voûte les épaules de tout le fardeau d’une vieille culture dont nous sommes las souvent et dont la pertinence s’est émoussée. L’auteur américain arrive porté par un riff de guitare tandis que Chevillard reste embarrassé de Nisard. Il y a là une injustice profonde. Je suis né moi aussi de la dernière pluie sur la plaine.



Et je me vante de n’avoir pas besoin d’écrire pour boire, contrairement à ces petites natures du genre Faulkner.

par Éric Chevillard
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Dimanche 2 décembre 2007

65

Nos cerveaux ne savent concevoir ni même imaginer les progrès technologiques à venir, et pour cause. Nous pouvons juste supposer à bon droit qu’ils se produiront et que, demain, nos enfants riront avec un mélange de cruauté et de commisération de notre bien serviable pourtant et si jolie pince à linge.



Je prouverai un jour que l’homme est un imposteur et que tout a été fait par l’âne.



Il est bon que le nom des objets nous éclaire aussi sur leurs propriétés et leurs usages. C’est ainsi qu’il suffit effectivement d’une toute petite poussée pour envoyer rouler la poussette sous les roues d’un camion.

par Éric Chevillard
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Samedi 1 décembre 2007

64

Volume de la musique poussé à fond, je danse seul sous la boule à facettes suspendue au plafonnier de ma chambre. Devant ma porte, un vigile noir colossal repousse avec fermeté mes parents mécontents. Tenue correcte exigée, messieurs dames. Or ils sont en pyjama !



Certes, les Etats-Unis, au grand dam des démocraties éclairées, refusent toujours d’abolir la peine de mort et de ratifier le protocole de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais il serait injuste de ne pas citer les avancées réalisées dans ces domaines au pays de l’Oncle Sam junior. C’est ainsi que les exécutions capitales se pratiquent désormais sur des chaises longues électriques fonctionnant à l’énergie solaire, dans le cadre enchanteur de Santa Monica.



On trouvera plus vite le pouls du poulpe que de l’intelligence dans cette grosse tête.

par Éric Chevillard
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