Samedi 12 avril 2008

192

Cultivez-vous la vie, l’inscription court en grosses lettres et gros sabots sur le mur du rayon Librairie des supermarchés Carrefour. De toute évidence, nous ne sommes pas au bout de nos peines.



Je prends des leçons d’esquive auprès d’une anguille de vase. Élève assidu, appliqué. Je répète à la maison les exercices du cours. Malgré quoi je ne parviens pas à passer complètement à côté de mon époque.



En se rengorgeant, elle parle à sa commère du fils d’une de ses amies qui fait Sciences-Po.

par Éric Chevillard
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Vendredi 11 avril 2008

191

Passe une femme avec toutes ses complications de sac, foulard, bracelets, cheveux, manteau, ses bottes trottent et son parfum est encore un ruban qui flotte – admirable, mais qui est-elle, sous la femme ?



Il n’ôte ses pouces de ses oreilles que lorsque Mozart entre dans la pièce.



Bah ! l'humanité me dégoûte, surtout les misanthropes.

par Éric Chevillard
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Jeudi 10 avril 2008

190

Nous ne nous connaissons pas comme masse, comme corps, le miroir ne nous dit rien de son volume, de ses profils, nous ne savons pas quel effet produit notre présence dans le groupe, quel encombrement, comment nous occupons l’espace. Regard flottant, sensation de pesanteur, nous ne sommes que cela, moins réels que l’araignée sur le mur, si petite mais entière, nous ignorons même comment nos yeux bougent – et notre claire conscience si prompte à appréhender autrui et l’alentour pourra nous confondre dans le square avec le buste de l’illustre inconnu sur sa colonne.



de l’air de l’air
ôtons
nos chairs



Avec un peu de chance je n’aurai pas à me faire refaire les dents, jamais, ni même peut-être à changer ma machine à laver, mais c’est-à-dire seulement si je tiens avec ce matériel jusqu’à ma mort et que celle-ci donc ne se produit pas trop tard.

par Éric Chevillard
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Mercredi 9 avril 2008

189

Oh ! c’est comme si toutes les lettres patiemment assemblées qui forment notre littérature soudain se délitaient et que toute cette encre démontée déferlait sur nos jours, saccageant nos fragiles beautés, achevant le tremblant espoir, ulcérant les cœurs nobles, ruinant la possibilité même de l’amour, et nos jours désormais ne seront plus que plaintes amères et cris discordants !



Oh ! quelle souffrance ! quelle pitié ! Cette prose lourde, grumeleuse, encombrée, et qui ne prend pas : on dirait que chaque mot a raté son créneau dans la phrase !



Oh ! comme nous sommes malheureux ! comme tout grince et grimace ! comme nous errons, éperdus, dans les labyrinthes du non-sens, comme les marais nous happent, et tous ces embarras, ces empêchements inédits ! Oh ! mes amis, aimons-nous fort, touchons-nous, pleurons ensemble : Alexandre Jardin publie un nouveau livre !

par Éric Chevillard
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Mardi 8 avril 2008

188

Enfin je comprends à quoi sert ce levier ! m’écriais-je naïvement en soulevant sa jupe.



Le sexe pratiqué en dehors du souci de procréation est un péché pour les chrétiens les plus rigoureux qui ne regardent donc jamais un film pornographique sans s’infliger aussitôt après dans la douleur un documentaire interminable consacré à l’obstétrique.



Une coccinelle se pose sur le doigt de ma compagne qui la chasse gentiment avec son petit pinceau – tu sais pourtant bien que tu n’as pas le droit au vernis à ongles, tu es tombée dedans quand tu étais petite.

par Éric Chevillard
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Lundi 7 avril 2008

187

La flamme du Tibétain inconnu sera portée en gloire aujourd’hui place de l’Étoile et dans les rues de Paris par nos plus véloces athlètes. L’hommage me paraît opportun et j'avoue que je ne comprends pas ce qui motive toutes ces protestations indignées.



Derrière la grille en fer forgé de cette petite propriété résidentielle, une haie rébarbative, un roquet déchaîné, en un mot, le bonheur.



Un public ignare se gausse du tableau que j’ai peint avec la brosse de mon sourcil afin de pénétrer les confuses pensées du sanglier.

 

par Éric Chevillard
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Dimanche 6 avril 2008

186

Sur les bords inférieurs et supérieurs des paupières, nous appelons cils l’effilochage d’une couture rompue : ce monde n’est pas fait pour nos yeux.



C’est bien agréable, un baiser, de là à introduire sa langue entre les deux lèvres de l’étau...



au moins suis-je sûr d’être le père
de mon ulcère
dit le gros célibataire

par Éric Chevillard
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Samedi 5 avril 2008

185

J’ai connu des années de vaches maigres, mais quoi, même maigre une vache nourrit son homme. Je n’aurais pas avalé une plus large portion de veau gras.



Avec les miettes de mon déjeuner, j’attire le pigeon qui fera mon dîner.



J’avais trouvé une preuve indubitable de l’existence de Dieu, mais il m’apparut aussitôt que celle-ci ne pouvait avoir été déposée là que par Dieu lui-même. Ce qui bien entendu la rend irrecevable et la disqualifie même complètement.

par Éric Chevillard
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Vendredi 4 avril 2008

184

Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, Harry Potter, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, bidet maigre et lévrier de chasse (...) C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Harry Potter (...) Longtemps Harry Potter s’était couché de bonne heure (...) Un matin, au sortir d’un rêve agité, Harry Potter s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine.



Évidemment, il faut se donner la peine d’opérer la substitution du nom tout au long de chaque livre. Mais grâce à cet innocent stratagème, j’ai doté ma nièce de onze ans d’une solide culture littéraire.



Et maintenant, lis ça, ma puce, c’est la suite, Mourir enrhume Harry Potter, L’œuvre posthume d’Harry Potter, Les absences d’Harry Potter. Et enfin, le dernier, Sans Harry Potter. Tu verras, celui-là est atrocement triste.

par Éric Chevillard
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Jeudi 3 avril 2008

183

L’écrivain en tant que travailleur actif n’est jamais considéré très sérieusement. Même ses amis et ses proches rognent abusivement son temps d’écriture, estimant qu’il n’aura qu’à s’y mettre à un autre moment aujourd’hui ou que pour une fois, ce n’est pas bien grave... Il est en somme toujours disponible pour l’invasion d’autrui. On ne va pas se gêner.



Penser à ne plus jamais demander à la fauvette de me retirer un moucheron de l’œil.



Je l’observe qui se penche pour examiner de plus près ce papier sur le trottoir, elle se penche avec peine pour examiner ce papier qui pourrait bien être un billet de banque, mais non, moi je vois bien que non, tandis que très difficultueusement elle se penche, ce papier gras n’est pas un billet de banque, sans quoi vous pensez si je l’aurais vite raflé entre les pieds de la vieille au lieu de perdre mon temps à croquer méchamment cette petite scène de rue !

par Éric Chevillard
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