Mardi 11 mars 2008

160

En adressant la parole dans la rue à ce parfait sosie d’Artaud, je m’attendais tout de même à autre chose ! Or en réponse à ma question, il n’a su dire que : 15h34, après avoir consulté sa montre.



Je suis complètement dépourvu du sens de l’orientation. Je m’en remets donc là encore à mon sens de l’humour, si bien que partant pour Venise, je me retrouve au Creusot.



Il est encore bien loin derrière la ligne d’horizon, minuscule globe orangé qui point à peine mais que l’œil exercé déjà devine, oui, mes amis, aujourd’hui il n’est plus insensé de rêver au retour de l’abricot.

par Éric Chevillard
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Lundi 10 mars 2008

159

À en croire une vieille rumeur, Guillermo Vilas avait toujours dans la main une balle de tennis qu’il pressait à chaque instant afin de se muscler encore et encore et n’être finalement plus que ce bras énorme qui assénait infatigablement des coups droits du fond du court. Il y a aussi le ver de terre qui ne sait guère que fouir. Nous sommes quelques monstres de cette sorte : hyper spécialisés.



Peu à peu toute mon existence s’est ainsi transportée dans le champ de l’écriture. C’est là qu’elle s’accomplit. Il y fallait sans doute quelques dispositions, mais surtout bien des incompétences, une remarquable inaptitude pour la vie réelle que j’entretiens vicieusement : je ne sais à peu près rien faire – ni cuisiner, conduire, danser, naviguer, parler une langue étrangère, construire un meuble, jouer d’un instrument, traire une vache –, comme si je craignais que ces capacités essentielles ne me distraient de la tâche dont je sonde pourtant la vacuité chaque jour en me penchant sur ces vertigineuses lacunes.



Notre rire enfle, s’épanouit, puis il ne peut que décroître ou passer chez le chimpanzé.

par Éric Chevillard
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Dimanche 9 mars 2008

158

J’arpente les allées du cimetière de Nuits-Saint-Georges, l’âme dévastée, une tristesse amère au cœur – tout ce terrain perdu !



Les crachoirs ayant disparu des lieux publics bien avant les cendriers, les cracheurs ont précédé les fumeurs dehors, devant les cafés, où s’envenime aujourd’hui le vieux conflit d’intérêt qui oppose depuis toujours pyromanes et pompiers.



le gros célibataire épluche
sa peluche mais aussi que faire
d’une pomme de terre

par Éric Chevillard
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Samedi 8 mars 2008

157

Tant irradié, saoulé, échaudé, abruti de littérature ma vie durant qu'elle ne m’inspire désormais de plus en plus souvent qu’une immense lassitude, comme le moindre effort à un organisme usé. Il faut pour m’agripper encore une forte originalité de style, mais qui soit en même temps l’évidence même.



Soudain nos vieux amis ont de sévères têtes d’oncles ; il est temps à nouveau de quitter la famille.



Une porte claque. De chaque côté, un homme giflé se tient la joue.

par Éric Chevillard
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Vendredi 7 mars 2008

156

Le Salon de l’agriculture a fermé ses portes. Adieu veaux, vaches, cochons, cassez-vous pauvres cons !



Je croyais le ciel peuplé de perruches parce que j’en avais une dans mon salon. En renonçant à la télévision, j’ai surtout dit adieu à tout un fastidieux personnel médiatique que je croyais omniprésent mais qui n’avait en réalité d’autre existence que celle que je lui donnais en allumant mon poste. Fini. J’ai remisé cette urne remplie de cendres dans le débarras.



Voltaire croyait passer à la postérité pour ses tragédies. Grossière erreur de jugement. C’est de son fauteuil dont on se souvient.

par Éric Chevillard
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Jeudi 6 mars 2008

155

On put voir se peindre une certaine inquiétude sur les visages des policiers municipaux de la brigade cycliste lancés à la poursuite de Victor le Belge lorsque la puissante Jaguar du tueur en série s’engagea à tombeau ouvert sur les premiers lacets du Tourmalet. Belle preuve de leur flair, cette inquiétude n’était pas sans fondement : à rien ne leur servit en effet d’appuyer sur les pédales.



Un récit qui nous ennuierait s’il nous était fait directement, nous tendons l’oreille pour n’en rien perdre à la table voisine. C’est pourquoi aussi je porte en permanence une serrure dans mon sac : lorsque le spectacle est piteux, lorsque la scène est banale, lorsque le paysage est triste, je colle mon œil au trou et toute cette réalité morose d’un seul coup me passionne.



Combien de visiteurs par jour pour le log-book de Monsieur Teste ?

par Éric Chevillard
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Mercredi 5 mars 2008

154

Sur le lac bleu argent glisse le cygne majestueux puis, soudain, comme un indigent son bras dans une poubelle, plonge son col dans les profondeurs fangeuses.



L’homme qui n’a pas fait grand chose de sa vie se retire dans la mort avec dignité et discrétion, mais l’autre, le violoniste polyglotte, découvreur de pôles, danseur fulgurant, rare déchiffreur de runes, romancier spirituel et cuisinier inventif, celui-là prive en mourant le monde de tant de grâces et de compétences d’un coup que c’est exactement comme après moi le déluge. En se dotant de cette belle âme, en effet, il se moquait bien du vide béant qu’il laisserait en disparaissant. Tant d’insouciance ne mérite que notre mépris : piétinons ce cadavre.



Je suis si discret qu’il m’arrive de ne pas me réveiller.

par Éric Chevillard
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Mardi 4 mars 2008

153

Je me suis longtemps ennuyé à la messe au point de concevoir très précisément et même d’un bout à l’autre l’idée d’éternité et de me déprendre de cette perspective, puis un beau dimanche je m’avisai de la pauvreté d’imagination des paraboles, de la stupidité des cantiques, de la niaiserie des images, analogies et métaphores que le curé aventurait dans ses sermons, et la messe alors m’apparut pour ce qu’elle était, un spectacle d’irrésistibles chansonniers que je ne raterais pour rien au monde.



Il ressemble tellement à une tortue dans son perpétuel anorak vert à capitons que je ne vois pas sans angoisse approcher la fin de l’hiver.



Comment assouvir ses pulsions sadiques et criminelles si c’est agir saintement que de lapider sa femme ? Je suis bien embêté.

par Éric Chevillard
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Lundi 3 mars 2008

152

L’âge de soixante-quinze ans marque un tournant dans la vie de la femme ; la mort dénoue le couple qu’elle formait depuis un demi-siècle avec un petit homme à casquette, mais la vie – qui reste heureusement la plus forte – lui donne l’opportunité de tout recommencer avec un caniche.



On ne m’en voudra pas de planter ici une malpighie, magnifique cerisier des Antilles qui crèverait dans mon jardin.



Même tenu au quotidien pendant cinquante ans, un journal sera toujours lu finalement comme le livre de bord des derniers instants.

par Éric Chevillard
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Dimanche 2 mars 2008

151

Refermant le couvercle d’une boîte en carton où j’ai remisé des photographies de 2006, je ne sais trop ce faisant si j’enfouis un petit cercueil de plus dans le passé ou si je poste un colis à destination des temps futurs.



On connaît ce dramatique syndrome dit du " bébé secoué " qui désigne les graves lésions cérébrales provoquées par les parents qui secouent trop rudement leur nourrisson, eh bien ne tiendrait-on pas là une explication rationnelle à la très médiocre contribution du kangourou aux œuvres de l’esprit ?



masturbé d’hier
le gros célibataire
est plus léger que l’air

 

par Éric Chevillard
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