Jeudi 31 janvier 2008

120

À ma mort, je demande que soit détruit le manuscrit inédit que vous trouverez dans le deuxième tiroir de mon bureau, certainement mon chef-d’œuvre, où je livre quelques secrets de ma double vie tout en renouvelant radicalement l’art du roman, mais que je ne peux laisser paraître pour des raisons de moi seul connues et qui sont d’ailleurs à l’origine de ces pages vénéneuses, un dossier rouge, n’oubliez pas, au feu.



Devant l’étalage du fleuriste, cette grosse bonne sœur s’exalte de la beauté du monde. N’avons-nous pas là la preuve de l’existence de Dieu ? me dit-elle. Je renonce à lui faire remarquer qu’elle porte en ce qui la concerne une vilaine laine, une bien triste jupe, des bas sinistres et d’effrayants croquenots noirs.



Je mange de l’antilope à tous mes repas ; à cette seule condition la hyène fait ma vaisselle.

par Éric Chevillard
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Mercredi 30 janvier 2008

119

Nulle intrigue durant la préhistoire, point de tout ce romanesque dans lequel nous nous engluons aujourd'hui. L'homme écrivait des phrases dans l’air. Chaque geste en était une nouvelle qui valait pour soi et qui ordonnait le monde.



La Seconde Guerre mondiale offre aux fictionneurs un théâtre où les rôles sont déjà écrits et distribués, où la tension dramatique même est installée. Ils n’ont plus qu’à lever le rideau sur ce décor. Car il s’agit bien d’un décor désormais et d’une représentation à quoi nous assistons. Livres et films se multiplient. L’horreur des camps est notre spectacle hebdomadaire. Voilà où Margot va de nos jours verser sa larme. Est-ce cela que nous appelons le devoir de mémoire ? Et que penser de cet imaginaire verrouillé ? Les Allemands du IIIe Reich occuperaient-ils encore nos têtes ?



Pardon, mais je ne suis pas né de cet œuf pourri.

par Éric Chevillard
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Mardi 29 janvier 2008

118

Un Japonais condamné à la peine capitale par pendaison est mort ce matin après trois semaines d’agonie, pulvérisant ainsi le record du funambule Michel Menin qui, en mai 1997, était resté dix-neuf jours sur son fil.



Il suffit de quelques minutes au chimpanzé pour se reconnaître dans le singe du miroir, tandis que l’homme s’y refuse toute sa vie.



N’empêche que lady Chatterley redevint bégueule d’un seul coup lorsqu’elle vit dans quel état mon sacré coquin de corniaud avait mis son bichon Poussinette.

par Éric Chevillard
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Lundi 28 janvier 2008

117

Le récit de nos soucis de santé ennuie tout le monde, il faut le savoir, sauf pourtant si nous avons la délicatesse d’être contagieux.



Coquillage mou, l’oreille vit dans la crainte de la paire de gifles, dangereuse mouette qui raffole de ses tendres cartilages.



Devenu si habile chasseur, Nabokov, qu’il chipa plusieurs lions à Hemingway avec son filet à papillons.

par Éric Chevillard
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Dimanche 27 janvier 2008

116

Filmer son corps au plus près, attendre l’érection du mâle humain dans son fauteuil, alors seulement : zoom arrière révélant la grenouille.



Le but caché de toutes nos entreprises depuis le moindre geste n’est-il pas que cela, d’une façon ou d’une autre, devienne un livre ?



dans l’herbe je perds
un peigne que je retrouve
sur la pelouse

par Éric Chevillard
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Samedi 26 janvier 2008

115

Ce manchot devint si habile de ses pieds que les adeptes de la marche sur les mains les plus aguerris ne parvenaient pas à le suivre.



Petite leçon d’histoire à l’intention des motards lancés à fond sur les autoroutes. Savez-vous que les gueules cassées ont joui d’un certain succès auprès des femmes au retour de la guerre de 14 ? Eh oui. Or savez-vous que ce n’est plus le cas ?



Qu’est-ce qui peut bien me faire tant rire sur cette photo d’enfant sinon la tête d’ahuri que je tire aujourd’hui en la regardant ?

par Éric Chevillard
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Vendredi 25 janvier 2008

114

L’iguane nous semble laid parce que sa tête est presque humaine. Et la tête humaine de l’iguane est laide. Incontestablement, l’iguane est un type plutôt moche. Mais quel bel iguane ! Jamais un homme n’aurait cette belle tête d’iguane. Même quand il s’en approche, et parfois de très près, l’homme est un iguane plutôt moche.



Mon oncle me faisait sauter sur ses genoux en imitant le pas, le trot et le galop d’un cheval. Puis ma marraine, son épouse, pour mon troisième anniversaire m’offrit une cravache et une paire d’éperons.



Ma notoriété d’écrivain demeure modeste. Vous me connaissez plus sûrement comme harder sous le nom de Jean Bouldefeu.

 

par Éric Chevillard
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Jeudi 24 janvier 2008

113

Et dire que je soupçonnais la limace de dépouiller mes plates-bandes, la belle et onctueuse limace, l’honnête limace, comme j’ai honte aujourd’hui que je sais...



Ayant médité la leçon des sages grecs, j’essaie de me réjouir de cet accroc à mon pantalon neuf. J’essaie de l’aimer. Mais je n’y arrive pas. C’est lamentable.



S’il n’y a que le rhinocéros pour courir vers moi avec la fougue que j’attendais de toi, ma petite chérie, eh bien, j’irai à sa rencontre.

par Éric Chevillard
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Mercredi 23 janvier 2008

112

Confronté aux minutes accablantes de son plagiat radiophonique, Jean-Louis Ezine préfère appeler cela un " procédé citationnel " (sic !). Je n’en finirai jamais de m’ébahir des inépuisables ressources rhétoriques de la mauvaise foi.

[On peut écouter la fameuse chronique ici : 
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/toutarrive/fiche.php?diffusion_id=58840 
puis s’amuser à en retrouver dès l’ouverture les morceaux volés dans Le caoutchouc décidément, éditions de Minuit, pages 11, 18-19, 51 et 119 ]



Calme-toi, mon garçon, respire un bon coup, regarde, il y a déjà quelques primevères dans ton jardin, le ventre de ta femme s’arrondit et c’est une petite fille qui va naître, joie, tout est tellement plus léger quand les cheveux volent.



Pensez-y, mes amis. Et comme le verre serait limpide si nous avions la bonne idée de l’élaborer désormais avec l’eau d’une source pure plutôt qu’avec du sable !

par Éric Chevillard
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Mardi 22 janvier 2008

111

Vous tendez innocemment le bras dans ce petit monde des Lettres, par exemple pour allumer la radio, et vous êtes sûr de trouver le nez d’un sparring-partner.



La chronique de Jean-Louis Ezine dans l’émission de France Culture Tout arrive du 11 janvier est constituée aux deux tiers de phrases reprises mot pour mot de mon livre Le caoutchouc décidément. Sur la fin de cette chronique, il mentionne rapidement mon nom mais sans préciser que je suis pour l’essentiel l’auteur de son billet du jour. Non mais ho ! Visez-moi ce malotru paré de mes phrases, membre pourtant de ce petit personnel critique du Masque et la Plume qui ne rate jamais une occasion d’éreinter mes livres. Peut-on pousser plus loin l’indélicatesse ? Allez, je suis bon prince, j’offre à ce nécessiteux un savoureux calembour encore qu’il pourra replacer à sa guise : Ezine-moi un mouton.



Je suis mort. Heureusement, il me reste mes livres.

par Éric Chevillard
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