Une minuscule béquille de Handicap international, une
clochette de l’Armée du salut, un crayon d’Amnesty international et encore, d'autres associations humanitaires, des porte-clés, des figurines,
des calendriers, des agendas, des étiquettes autocollantes libellées à mon adresse… C’est trop de bonté vraiment, toute cette aide qui m’arrive en urgence, mais ma gratitude se complique de
scrupules tenaillants : suis-je assez infortuné pour bénéficier de ces colis ?
À partir de quel stade ou moment du chaos un désordre supplémentaire est-il le commencement de l’ordre ?
les deux survivants
se retrouvèrent donc
en finale
par Éric Chevillard
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Dimanche 30 décembre 2007
Arrive la vieillesse ou la maladie et retombe la flèche de notre ambition, s’infléchit sa trajectoire et
se plante enfin, cette flèche, n’importe où dans le désert gris des jours qui nous restent, ainsi désigné précisément comme la terre promise vers quoi toutes nos forces
tendaient.
Les bretelles sont de moins en moins portées ; du coup, elles non plus ne soutiennent plus les pantalons. Et puis quoi encore ? !
Comme je transcris gravement les conclusions acérées de mes méditations, ils viennent se faire chatouiller les pieds par les barbes de ma plume.
par Éric Chevillard
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Dans le Transsibérien. C’est au travers d’un vilain bouquet de lupins en tissu mauve fiché dans un
vase étroit sous chaque vitre du wagon-restaurant que je contemplerai aux heures des repas la taïga et la steppe. Arrêt à Omsk où fut emprisonné Dostoïevski. Mêmement, je me fais réprimander par
la provodnitsa parce que j’utilise un torchon de la Compagnie pour essuyer ma vitre. Compartiment exigu. Couchette propre ou trop mince pour loger des punaises. Les ressorts de mon matelas sont
les suspensions ultrasensibles du train.
Myope voit-il moins de steppe est l’une des questions que je me pose, et voici l’autre : si je pouvais savoir combien de fois mon œil a enregistré l’image des trois bouleaux qui se
trouvaient dans le jardin de mon enfance, ce nombre – multiplié par trois puisqu’il y avait trois arbres – serait-il supérieur ou inférieur à celui de ces autres bouleaux que je verrai qu’une
fois dans ma vie mais qui forment une double haie presque ininterrompue de chaque côté du train à bord duquel je traverse la Sibérie d’ouest en est ?
Une chenille y va ; un papillon en revient. Retour en avion
par Éric Chevillard
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Vendredi 28 décembre 2007
Qui n’a jamais cru se débarrasser de son acné juvénile en étalant sur son visage le sperme de ses masturbations ? lançai-je à la tablée. Mais je fus lâchement abandonné à la solitude
de mon témoignage par ces convives hypocrites et, dès le lendemain, Paris me retirait mon mandat d’attaché d’ambassade auprès de la famille royale d’Angleterre.
Je ne suis pas collectionneur mais il y a dans ma bibliothèque quelques livres fort rares et que bien peu de personnes possèdent. Je me flatte en outre de les avoir écrits.
Ce que les otaries essaient de nous dire depuis des lustres en remuant si comiquement la tête, c’est qu’elles sont en réalité des sirènes mazoutées.
par Éric Chevillard
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Je ne saurais dire avec certitude si mon plus ancien souvenir appartient vraiment à ma mémoire ou si je le dois aux images que j’ai souvent vues par la suite des représentations
pariétales de Lascaux.
Sosie désœuvré du grand homme, son père, il cherche devant les miroirs la grimace qui sera son œuvre.
Une arlequinade serait donc une petite pièce de théâtre bouffonne dans laquelle Arlequin joue le rôle principal et non, comme je le croyais, un raid urbain de guignols d’extrême droite contre les
gens de couleur.
par Éric Chevillard
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Mercredi 26 décembre 2007
Il y a dans le musée des Beaux-Arts de ma province un Georges de La Tour fort beau, fort craquelé, fort peu surveillé, que je considère comme mien et avec lequel j’entretiens une liaison
secrète faite d’attouchements, de caresses, de baisers, de palpations audacieuses, que je lèche aussi parfois, que je mordille et que je me déciderai un jour à manger pour de bon – demain
peut-être.
Faut-il brûler son bois, faut-il en faire plutôt un cercueil et l’enterrer ? Ce choix douloureux relève en somme de la libre conscience de chacun.
Une allumette me suffit pour chauffer ma hutte.
par Éric Chevillard
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Il y a environ deux ans, mon frère a aperçu Julien Gracq qui entrait dans la papeterie de Saint-Florent. Je me plus alors à penser que le vieil écrivain sur le chemin de la boulangerie,
se voyant observé, avait poussé la porte de cette boutique pour donner à son lecteur admiratif la satisfaction de croire qu’il écrivait encore.
Un de mes amis, pour sa part, reconnut Louis-René des Forêts dans une librairie, peu de temps avant sa mort. Désireux à la fois de ne pas l’importuner et de lui marquer sa haute estime, il fit
alors l’emplette d’un de ses livres en s’arrangeant pour être vu de lui mais sans laisser paraître qu’il le reconnaissait ni chercher non plus à surprendre sa réaction. Peut-on être plus
délicat ?
Quant à moi, j’ai vu un jour Régine Deforges qui descendait d’un train.
par Éric Chevillard
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Insolente santé, c'en est trop, aujourd'hui tu garderas la chambre !
Puis il nous apparut que rien n'était plus exquis que la cervelle de l'oie et, l'année suivante, grâce à une alimentation adéquate et quelques compléments vitaminés bien dosés, la volaille
toujours aussi grasse avait la tête plus grosse que le corps.
La Terre est givrée comme une orange.
par Éric Chevillard
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Vendredi 21 décembre 2007
50 euros l’amour, me proposa cette jeune femme rencontrée dans la rue ; et certes, ce n’était pas cher payer, mais justement, pour ce prix-là, était-ce une offre bien
sérieuse et pouvait-elle me garantir que cet amour si bon marché ne se dégraderait pas bientôt en vague tendresse puis en indifférence pure et simple ?
C’est un de ces prêtres un peu gras, toujours emmitouflé, jouissant des services d’un organiste virtuose et d’une petite bonne malicieuse, dont on se demande ce qu’il peut bien attendre
de plus du royaume des cieux.
Le singe t’amuse ; mais seule la hyène te fera rire de toutes tes dents.
par Éric Chevillard
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Le garçon m’apporte un café tous les matins à 11h58, une minute après mon arrivée. Je regarde ce pauvre type avec mépris ou compassion, selon mon humeur, mais toujours avec
perplexité : comment peut-on être à ce point l’esclave de ses habitudes ?
Au moyen des outils conceptuels les plus pointus de la génétique textuelle et en recourant également pour l’étude de ce manuscrit aux techniques modernes utilisées pour la radiographie des
tableaux anciens (rayons X, laser, spectrométrie et réflectographie infrarouge), une jeune chercheuse de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour a révélé sous la prose empâtée d’Alexandre
Jardin l’existence d’un inédit ironique et cocasse de Georges Perec dont l’authenticité ne fait guère de doute.
Le cinéma pornographique survivra-t-il à l’arrivée du parlant ?
par Éric Chevillard
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